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Aragon, après une rencontre décisive avec André Breton, devient à la sortie de la guerre, le chef de file du surréalisme avec lequel il signe le manifeste du mouvement. Engagé dans la vie politique, il défend l’avènement du communisme et participe à la Résistance en créant avec sa compagne Elsa Triolet le Comité national des écrivains pour la zone sud. Ses poésies sont imprégnées de sa vie sentimentale avec Elsa tandis que ses romans manifestent plus directement encore ses convictions politiques.

Le capitaine Aurélien Leurtillois, célibataire oisif, est encore hanté par les souvenirs de la première guerre mondiale. Il éprouve un amour passionné pour une jeune provinciale, Bérénice Morel, venue à Paris pour quelques jours. Aurélien fréquente le salon de Mary de Perseval où le Tout-Paris s’amuse, notamment la tragédienne Rose Melrose et le poète Paul Denis. Après s’être perdus de vue pendant dix-sept ans, Aurélien et Bérénice se croisent à nouveau en 1940, au milieu de l’exode de la drôle de guerre.


http://classes.bnf.fr/ecritures/grand/p238.htm : la genèse du roman vue par Aragon, le manuscrit de la 1ère page

Usbek à Ibben, à Smyrne
Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple dans nos histoires d'un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu'il possède à un très haut degré le talent de se faire obéir : il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son Etat. On lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairait le mieux, tant il fait cas de la politique orientale.
J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il m'est impossible de résoudre. Par exemple, il a un ministre qui n'a que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingt ; il aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut observer à la rigueur ; quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il se communique peu, il n' est occupé, depuis le matin jusqu' au soir, qu' à faire parler de lui ; il aime les trophées et les victoires, mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes, qu'il aurait sujet de le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être, en même temps, comblé de plus de richesses qu'un prince n'en saurait espérer, et accablé d'une pauvreté qu'un particulier ne pourrait soutenir.
Il aime à gratifier ceux qui le servent ; mais il paye aussi libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnes laborieuses de ses capitaines. Souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met à table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles. Il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces ; et, sans examiner si celui qu' il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel : aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avait fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait fui quatre.
Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments : il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui les trônes se renversent, ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables. De Paris, le 7 de la lune de Maharram 1713.

Louis Aragon
Aurélien, Chapitre LXIV, « Épilogue » 
1944