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Sidonie-Gabrielle Colette, née en 1873, est une autrice majeure de la littérature française de la première moitié du vingtième siècle, connue dans un premier temps pour une série de romans autour d’un personnage récurrent, Claudine, inspiré de sa propre vie. En 1930 paraît Sido, un récit de souvenirs d’enfance qui rend hommage à sa mère décédée en 1912, notamment dans la première partie qui lui est entièrement consacrée. « Sido » est le dimunitif de Sidonie, prénom maternel.

L’extrait se situe dans les premières pages. Après avoir fait entendre la voix de sa mère et témoigné son admiration pour elle par quelques anecdotes soulignant sa forte personnalité, Colette évoque la beauté de son pays natal en hiver comme en été. Sa maison se situe à Saint-Sauveur-en-Puisaye, en Bourgogne. Elle raconte dans le passage une promenade à l’aube, seule, dans un émerveillement de petite fille amoureuse de la nature, sans préciser l’âge exact qu’elle a alors.


Colette une femme libre, téléfilm de Marie Trintignant https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/2551064001049/colette-une-femme-libre
Vie de Colette, présentée par un épisode de la série d’animation « Tout est vrai ou presque » à l’occasion de la sortie du film Colette de Wash Westmoreland en 2018 : https://www.arte.tv/fr/videos/094490-003-A/tout-est-vrai-ou-presque
Extraits de Sido par Colette : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k88104644/f1.media https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8815250z/f1.media
Photographies représentant Colette : https://gallica.bnf.fr/blog/19022018/colette-journaliste?mode=desktop

DON JUAN / Quoi ! tu veux qu' on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu' on renonce au monde pour lui, et qu' on n'ait plus d' yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s' ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n' est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l' avantage d' être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu' il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d' aimable, et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l' amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais, lorsqu' on en est maître une fois, il n' y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d' un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs et présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n' est rien de si doux que de triompher de la résistance d' une belle personne, et j' ai sur ce sujet l' ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n' est rien qui puisse arrêter l' impétuosité de mes désirs : je me sens un coeur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu' il y eût d' autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

Colette
Sido , Partie I (« Etés réverbérés… »)
1930