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Pierre Corneille écrit Horace après la querelle du Cid qui lui a valu d'être accusé de mal écrire, d'ignorer les règles ; après trois ans de silence, il revient sur le devant de la scène avec une tragédie romaine et politique, obéissant aux règles. L'intrigue repose sur le conflit qui oppose Albe et Rome au VIIè siècle avant J.-C. et la légende racontée par l'historien Tite-Live. Pour éviter une guerre qui déchirerait les deux cités, chaque roi désigne trois combattants, les plus valeureux, pour décider de la victoire. Ce sont les trois frères Horace – Romains – et les trois frères Curiace – Albains – qui doivent s’affronter. Or ils sont unis par des liens familiaux : Sabine, épouse d’Horace, est sœur des Curiace ; quant à Camille, sœur d’Horace, elle est l’amante de Curiace. Le combat se solde par la victoire de Rome grâce à la stratégie mise en place par Horace.

Victorieux, et unique survivant de cet affrontement, Horace se présente devant sa sœur Camille afin qu’elle rende honneur à sa gloire. Mais elle est peu sensible à son triomphe : elle vient de perdre son amant Curiace, tué par son frère, et déplore sa mort au lieu de se réjouir de la victoire de Rome. Elle cherche alors à offenser son frère et irriter sa colère, le provoquant jusqu’à ce que sa fureur l’emporte. Il s’agit de la fin de ce duel opposant le frère et la sœur.


Peinture Le Serment des Horaces de J-L David (1784) : http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/le-serment-des-horaces
Estampe illustrant « Va dedans les enfers plaindre ton Curiace ! » : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8437975w/f1.item

Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles. La coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout : on suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction. L'éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public ; et quoiqu'on n'y fasse guère moins de fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu'il faut beaucoup de lumières pour y réussir. Les plus habiles gens se sont appliqués à donner des règles dans cette matière. Combien voit-on de maîtres et de collèges ! combien de dépenses pour des impressions de livres, pour des recherches de sciences, pour des méthodes d'apprendre les langues, pour le choix des professeurs ! Tous ces grands préparatifs ont souvent plus d'apparence que de solidité; mais enfin ils marquent la haute idée qu'on a de l'éducation des garçons. Pour les filles, dit-on, il ne faut pas qu'elles soient savantes, la curiosité les rend vaines et précieuses ; il suffit qu'elles sachent gouverner un jour leurs ménages, et obéir à leurs maris sans raisonner. On ne manque pas de se servir de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science a rendues ridicules : après quoi on se croit en droit d'abandonner aveuglément les filles à la conduite des mères ignorantes et indiscrètes.
Il est vrai qu'il faut craindre de faire des savantes ridicules. Les femmes ont d'ordinaire l'esprit encore plus faible et plus curieux que les hommes ; aussi n'est-il point à propos de les engager dans des études dont elles pourraient s'entêter. Elles ne doivent ni gouverner l'Etat, ni faire la guerre, ni entrer dans le ministère des choses sacrées ; ainsi elles peuvent se passer de certaines connaissances étendues, qui appartiennent à la politique, à l'art militaire, à la jurisprudence , à la philosophie et à la théologie. La plupart même des arts mécaniques ne leur conviennent pas : elles sont faites pour des exercices modérés. Leur corps aussi bien que leur esprit, est moins fort et moins robuste que celui des hommes ; en revanche, la nature leur a donné en partage l'industrie , la propreté et l'économie, pour les occuper tranquillement dans leurs maisons.
Mais que s'ensuit-il de la faiblesse naturelle des femmes ? Plus elles sont faibles, plus il est important de les fortifier. N'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine ? Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, décident de ce qui touche de plus près à tout le genre humain ? Par là, elles ont la principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le monde. Une femme judicieuse, appliquée, et pleine de religion, est l'âme de toute une grande maison ; elle y met l'ordre pour les biens temporels et pour le salut. Les hommes mêmes, qui ont toute l'autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations établir aucun bien effectif, si les femmes ne les aident à l'exécuter.
Le monde n'est point un fantôme ; c'est l'assemblage de toutes les familles : et qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes, qui, outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives ? Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume ? Mais les enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils, si les mères les gâtent dès leurs premières années ?

Pierre Corneille
Horace, Acte IV, scène 5, vers 1295 à 1322 (Les imprécations de Camille)
1640