Taille texte


Espace lettres


Espace mots


Espace lignes

Nathalie Sarraute est une écrivaine moderne d’origine russe, généralement rattachée au nouveau roman bien que son travail soit antérieur au mouvement littéraire et qu’elle n’ait jamais revendiqué son appartenance à celui-ci. Ses premiers textes paraissent dans Tropismes (1939) dans lesquels elle analyse les mouvements intérieurs de la conscience et qu’elle théorise dans L’Ère du soupçon (1956). C’est en 1964 que Werner Spies lui demande d’écrire pour le théâtre radiophonique : Le Silence est ainsi diffusé sur les ondes allemandes la même année. Explorant dans son théâtre les mêmes thèmes que dans son œuvre romanesque et cherchant à abandonner l’illusion théâtrale, elle produit six œuvres dont Pour un oui ou pour un non (1982), sa dernière pièce. Celle-ci, constituée d’un seul acte, est un huis-clos où deux personnages, identifiés par une lettre et un numéro, H1 et H2, se retrouvent pour évoquer les raisons de leur éloignement amical.

Le personnage nommé H2 reproche à son ami H1 d’avoir employé à son encontre l’expression « C’est bien ça » avec condescendance et ironie. H1 et H2 décident alors d’exposer aux voisins de ce dernier, F et H3, le malentendu engendré. Peu à peu, ceux-ci sont alors les témoins, perplexes, de profondes tensions et d’incompréhensions.


Sur Nathalie Sarraute et son écriture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-nathalie-sarraute
à propos de Pour un oui ou pour un non : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i11075530/pour-un-oui-pour-un-non


H. 2 : Voilà… je vous présente… Je vous en prie… cela ne vous prendra pas longtemps… il y a entre nous un différend…
EUX : Oh, mais nous, vous savez, nous n’avons aucune compétence.
H. 2 : Si, si, vous en avez… Plus qu’il n’en faut. Voilà de quoi il s’agit. Mon ami, là, un ami de toujours…
F. : C’est lui dont vous m’avez souvent parlé ? Je me rappelle… quand il a été souffrant… vous étiez si inquiet…
H. 2 : Oui, c’est lui… Et c’est pour ça justement que ça me fait tant de peine.
F. : Ne me dites pas qu’entre vous… après tant d’amitié… vous m’avez toujours dit qu’il a été, à votre égard…
H. 2 : Oui, parfait. Je lui en suis reconnaissant.
F. : Alors pourquoi ?
H. 1 : Eh bien, je vais vous le dire : je lui ai, paraît-il, parlé sur un ton condescendant…
H. 2 : Pourquoi tu le dis comme ça ? Avec cette ironie ? Tu ne veux plus faire l’essai ?
H. 1 : Mais si mais si… Je le dis sérieusement. Je l’ai vexé… il s’est senti diminué… alors, depuis, il m’évite…
EUX, silencieux… perplexes…hochant la tête…
F. : En effet…ça paraît… pour le moins excessif… juste un ton condescendant…
H. 3 : Mais vous savez, la condescendance, parfois…
H. 2 : Ah ? vous comprenez ?
H. 3 : Enfin… je n’irais pas jusqu’à ne plus revoir, mais…
H. 2 : Mais, mais, mais… oh, vous voyez, vous pouvez me comprendre.
H. 3 : Je n’irai pas jusqu’à dire ça…
H. 2 : Si, si, vous irez, vous verrez… permettez-moi de vous exposer… Voilà… Il faut vous dire d’abord que jamais, mais vraiment jamais je n’ai accepté d’aller chez lui…
F. : Vous n’allez jamais chez lui ?
H. 1 : Mais si, voyons… qu’est-ce qu’il raconte ?
H. 2 : Ce n’est pas de ça que je parle. J’allais le voir. Le voir, c’est vrai. Mais jamais, jamais je ne cherchais à m’installer sur ses domaines… dans ces régions qu’il habite… Je ne joue pas le jeu, vous comprenez.
H. 1 : Ah, c’est ça que tu veux dire… Oui, c’est vrai, tu t’es toujours tenu en marge…
H. 3 : Un marginal ?
H. 1 : Oui, si on veut. Mais je dois dire qu’il a toujours gagné sa vie… il n’a jamais rien demandé à personne.
H. 2 : Merci, tu es gentil… Mais où en étions-nous ? Ah oui, c’est ça, il vous l’a dit : je me tiens à l’écart. Il est chez lui. Moi, je suis chez moi.
F. : C’est bien normal. Chacun sa vie, n’est-ce pas ?
H. 2 : Eh bien, figurez-vous qu’il ne le supporte pas. Il veut à toute force m’attirer… là-bas, chez lui… il faut que j’y sois avec lui, que je ne puisse pas en sortir… Alors il m’a tendu un piège… il a disposé une souricière.
TOUS : Une souricière ?
H. 2 : Il a profité d’une occasion…
F. rit : Une souricière d’occasion ?
H. 1 : Non, ne riez pas. Il parle sérieusement, je vous assure… Quelle souricière, dis-nous…

Nathalie Sarraute
Pour un oui ou pour un non ,  (Une souricière d’occasion)
1982