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Edmond Rostand a tout juste 29 ans quand il écrit sa pièce Cyrano de Bergerac. D’abord attiré par la poésie, il se lance dans l’écriture de poèmes qui n’auront toutefois qu’un faible impact dans le paysage littéraire. Il se tourne alors vers le théâtre qui lui réserve un accueil plus chaleureux avec Les Romanesques (1894) ou encore La Princesse lointaine (1895) interprétée par la très célèbre Sarah Bernhardt. Mais c’est véritablement Cyrano de Bergerac, une pièce en cinq actes écrite en alexandrins, qui propulse le jeune Rostand parmi les plus grands auteurs de sa génération. Jouée pour la première fois le 28 décembre 1897, la pièce est un triomphe. L’histoire se déroule au XVIIème siècle et raconte l’histoire de Cyrano, un militaire plein de panache, doué aussi bien dans le maniement des armes que des mots mais affublé d’un nez disgracieux. Secrètement amoureux de sa cousine Roxane, il propose une alliance au beau Christian pour l’aider à conquérir la jeune femme dont il est, lui aussi, épris.

Au début de la pièce, Christian et Roxane éprouvent un amour réciproque, mais leur relation repose sur un malentendu. Roxane est une précieuse, une femme d'esprit qui exige d'être séduite par un langage poétique et raffiné. Christian, lui, se distingue seulement par sa beauté mais ne sait converser. Pour l'aider à la conquérir, Cyrano écrit secrètement des lettres passionnées que Christian signe de son nom. Cependant, lors d'une rencontre réelle, le jeune homme se montre incapable de parler avec élégance et se fait froidement éconduire par une Roxane déçue. C’est pour réparer cet échec que Cyrano décide d'intervenir : dans l'obscurité du balcon, il prête sa voix et son génie à Christian qui répète les mots de son ami. Roxane est charmée, mais elle pense écouter Christian.


Edmond Rostand, un poète architecte des mots : https://essentiels.bnf.fr/fr/article/770c7a24-1336-4b53-92a9-19f8bf8a0413-edmond-rostand-ferrailleur-phrases
Cyrano de Bergerac, l’écriture et le triomphe d’une pièce : https://www.lumni.fr/video/cyrano-de-bergerac-le-triomphe-de-la-premiere
Les grands interprètes de Cyrano : https://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00332/les-grands-interpretes-de-cyrano-de-bergerac-de-coquelin-a-jean-piat.html


CHRISTIAN Je voudrais vous parler.

CYRANO, sous le balcon, à Christian. Bien. Bien. Presque à voix basse.

ROXANE Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous en !

CHRISTIAN De grâce !…

ROXANE Non ! Vous ne m’aimez plus !

CHRISTIAN, à qui Cyrano souffle ses mots. M’accuser, - justes dieux !-
De n’aimer plus …quand…j’aime plus !

ROXANE, qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant. Tiens, mais c’est mieux !

CHRISTIAN, même jeu. L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète…
Que ce … cruel marmot prit pour …barcelonnette !

ROXANE, s’avançant sur le balcon. C’est mieux ! – Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !

CHRISTIAN, même jeu. Aussi l’ai-je tenté, mais …tentative nulle :
Ce…nouveau-né, Madame, est un petit …Hercule !

ROXANE C’est mieux !

CHRISTIAN, même jeu. De sorte qu’il …strangula comme rien…
Les deux serpents… Orgueil et Doute.

ROXANE, s’accoudant au balcon. Ah ! c’est très bien.
Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ?

CYRANO, tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place. Chut ! Cela devient trop difficile !…

ROXANE Aujourd’hui…
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

CYRANO, parlant à mi-voix, comme Christian. C’est qu’il fait nuit,
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.

ROXANE Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.

CYRANO Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçoi ;
Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.
D’ailleurs vos mots, à vous, descendent : ils vont plus vite.
Les miens montent, Madame, il leur faut plus de temps !

ROXANE Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

CYRANO De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !

ROXANE Je vous parle, en effet, d’une vraie altitude !

CYRANO Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur.

Edmond Rostand
Cyrano de Bergerac , Acte III, scène 7 (La scène du balcon)
1897