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Honoré de Balzac est né en 1799 à Tours. C’est le romancier le plus prolifique de la littérature française : il a rédigé plus de 90 romans et nouvelles réunis sous le titre de La Comédie humaine en référence à La Divine Comédie de Dante. Il a été à la fois romancier, dramaturge, critique littéraire, essayiste, journaliste et imprimeur. Ses œuvres ont paru entre 1829 et 1855 avec des publications posthumes à partir de 1850, année de sa mort à Paris. Dans son « Avant-propos à La Comédie humaine », Balzac veut identifier les « espèces sociales » et « faire concurrence à l’état civil ». Ses ouvrages sont classés en trois grands ensembles : Études de mœurs, Études philosophiques et Études analytiques. Même s’il est considéré comme un écrivain réaliste, Balzac publie en 1831 La Peau de chagrin, roman fantastique, classé parmi les Études philosophiques. Ruiné et désespéré, le héros Raphaël de Valentin reçoit d’un antiquaire un talisman, une Peau de chagrin, qui exauce tous ses vœux mais possède désormais la vie du jeune homme.

Le passage que nous étudions se situe à la fin du roman : cette dernière page de la troisième partie, intitulée « L’Agonie », en constitue l’excipit, même si La Peau de chagrin contient également un court « épilogue ». Dans cette scène finale, le narrateur anonyme, externe et omniscient, raconte la mort du héros Raphaël de Valentin survenue en avril 1831 au domicile du jeune homme. Raphaël formule involontairement un dernier vœu, en éprouvant un ultime désir pour la jeune femme qu’il aime, Pauline, mais qu’il avait précédemment repoussée afin de ne plus avoir de désir. En effet, la Peau de chagrin, son précieux talisman, avait tellement diminué à chacun de ses vœux précédents que le protagoniste devait absolument éviter d’en faire encore.


BnF – Les Essentiels : Balzac / La Peau de chagrin https://gallica.bnf.fr/essentiels/balzac https://gallica.bnf.fr/essentiels/balzac/peau-chagrin
Lumni – Dossier « La Peau de chagrin » de Balzac https://enseignants.lumni.fr/parcours/1109/dossier-la-peau-de-chagrin-de-balzac.html
INA – Bande annonce du téléfilm La Peau de chagrin réalisé par Michel Favart (1980) https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/vdd12009302/bande-annonce-dvd-la-peau-de-chagrin
ATILF : « balzacien » et « (peau de) chagrin » https://www.cnrtl.fr/definition/balzacien https://www.cnrtl.fr/definition/chagrin

La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le talisman, et alla chercher la lampe. Éclairée par la lueur vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur le talisman, elle examina très attentivement et le visage de son amant et la dernière parcelle de la Peau magique. En la voyant belle de terreur et d’amour, il ne fut plus maître de sa pensée : les souvenirs des scènes caressantes et des joies délirantes de sa passion triomphèrent dans son âme depuis longtemps endormie, et s’y réveillèrent comme un foyer mal éteint.
« Pauline, viens ! Pauline ! »
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent, ses sourcils, violemment tirés par une douleur inouïe, s’écartèrent avec horreur, elle lisait dans les yeux de Raphaël un de ces désirs furieux, jadis sa gloire à elle ; mais à mesure que grandissait ce désir, la Peau, en se contractant, lui chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le salon voisin dont elle ferma la porte.
« Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle, je t’aime, je t’adore, je te veux ! Je te maudis, si tu ne m’ouvres ! Je veux mourir à toi ! »
Par une force singulière, dernier éclat de vie, il jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse à demi nue se roulant sur un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein, et pour se donner une prompte mort, elle cherchait à s’étrangler avec son châle. « Si je meurs, il vivra ! » disait-elle en tâchant vainement de serrer le nœud. Ses cheveux étaient épars, ses épaules nues, ses vêtements en désordre, et dans cette lutte avec la mort, les yeux en pleurs, le visage enflammé, se tordant sous un horrible désespoir, elle présentait à Raphaël, ivre d’amour, mille beautés qui augmentèrent son délire ; il se jeta sur elle avec la légèreté d’un oiseau de proie, brisa le châle, et voulut la prendre dans ses bras.
Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses forces ; mais il ne trouva que les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont chaque respiration creusée plus avant semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus former de sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se présenta tout épouvanté des cris qu’il entendait, et tenta d’arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s’était accroupie dans un coin.
« Que demandez-vous ? dit-elle. Il est à moi, je l’ai tué, ne l’avais-je pas prédit ? »

Honoré de Balzac
La Peau de chagrin , « L’Agonie », partie III « L’agonie de Raphaël de Valentin »
1831