Taille texte


Espace lettres


Espace mots


Espace lignes

Nathalie Sarraute est une écrivaine moderne d’origine russe, généralement rattachée au nouveau roman bien que son travail soit antérieur au mouvement littéraire et qu’elle n’ait jamais revendiqué son appartenance à celui-ci. Ses premiers textes paraissent dans Tropismes (1939) dans lesquels elle analyse les mouvements intérieurs de la conscience et qu’elle théorise dans L’Ère du soupçon (1956). C’est en 1964 que Werner Spies lui demande d’écrire pour le théâtre radiophonique : Le Silence est ainsi diffusé sur les ondes allemandes la même année. Explorant dans son théâtre les mêmes thèmes que dans son œuvre romanesque et cherchant à abandonner l’illusion théâtrale, elle produit six œuvres dont Pour un oui ou pour un non (1982), sa dernière pièce. Celle-ci, constituée d’un seul acte, est un huis-clos où deux personnages, identifiés par une lettre et un numéro, H1 et H2, se retrouvent pour évoquer les raisons de leur éloignement amical.

Le personnage nommé H2 reproche à son ami H1 d’avoir employé à son encontre l’expression « C’est bien ça » avec condescendance et ironie. H1 et H2 décident alors d’exposer aux voisins de ce dernier, F et H3, le malentendu engendré. Peu à peu, ceux-ci sont alors les témoins, perplexes, de profondes tensions et d’incompréhensions.


Sur Nathalie Sarraute et son écriture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-nathalie-sarraute
à propos de Pour un oui ou pour un non : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i11075530/pour-un-oui-pour-un-non


THÉRAMÈNE
[…]
J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
Ils courent : tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :
Ils s' arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.
J'y cours en soupirant, et sa garde me suit :
De son généreux sang la trace nous conduit ;
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J'arrive, je l'appelle ; et, me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain :
Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher ami, si mon père un jour désabusé,
Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive ;
Qu'il lui rende... À ce mot, ce héros expiré
N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré :
Triste objet où des dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l'œil même de son père.

Nathalie Sarraute
Pour un oui ou pour un non ,  (Une souricière d’occasion)
1982