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Jean-Paul Sartre, professeur de philosophie fortement influencé par l’existentialisme allemand interroge, à travers ses œuvres, le sens de l’existence et de l’engagement. Pour lui, « l’écrivain engagé sait que la parole est action » (in Situations II, Sartre – 1948, « Qu’est-ce que la littérature ? »). Il n’est pas surprenant dès lors qu’il ait investi l’espace théâtral. Il y trouve une tribune pour toucher tous les soirs un public différent et varié. En 1948, sa pièce Les Mains sales pose la question de savoir si l’on peut faire de la politique sans « se salir les mains ». Étroitement liée au contexte politique et social de l’époque de sa composition, la pièce évoque les dilemmes stratégiques de certains partis communistes européens, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour agir, ils doivent choisir de s’allier avec des partis modérés ou tenter de prendre le pouvoir autrement...

La pièce Les Mains sales repose sur un conflit politique qui divise les membres du Parti communiste. Hoederer défend une alliance temporaire avec d’autres partis pour se maintenir au pouvoir et rester dans l’action politique. Ses adversaires, plus radicaux, refusent tout compromis et le considèrent comme un traître à éliminer. Jeune intellectuel bourgeois, Hugo est entré au Parti par idéalisme. Dans la scène 3 du tableau V, les deux hommes confrontent leurs visions des hommes et de la Révolution.

Julien prenait haleine un instant à l' ombre de ces grandes roches, et puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué et qui sert seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout sur un roc immense et bien sûr d' être séparé de tous les hommes. Cette position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu' il brûlait d' atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la joie à son âme. Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre; mais Julien sentait que la haine qui venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l' eût oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille. "Je l'ai forcé je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi ! plus de cinquante écus par an ! un instant auparavant je m' étais tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour; la seconde est sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les pénibles recherches."
Julien, debout, sur son grand rocher, regardait le ciel embrasé par un soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du rocher; quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L'œil de Julien suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet isolement.
C' était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne?

Jean-Paul Sartre
Les Mains sales , tableau V, scène 3 
1948