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L’action d’« Art » (le mot est entre guillemets dans le titre) se déroule dans un seul décor, « un salon d’appartement », et les scènes ont lieu successivement chez Marc, Serge ou Yvan, trois amis. Serge vient d’acheter un tableau blanc, entièrement blanc, monochrome, une peinture moderne d’Antrios qu’il a acquise très cher et qu’il présente, non sans fierté, à Serge qui lui la juge être une œuvre sans aucune valeur, surestimée, une « merde » pour le citer, ce qui est à l’origine d’un conflit. Yvan essaiera d’apaiser comme il le peut les tensions dans le trio amical.

Yvan se présente lui-même lors de sa première apparition : « Je suis un garçon sympathique. Ma vie professionnelle a toujours été un échec et je vais me marier dans quinze jours avec une gentille fille brillante et de bonne famille. » La scène a lieu chez Serge ; il est avec Marc et les deux amis attendent Yvan qui est en retard. C’est en les rejoignant qu’il prononce cette longue tirade rythmée dont on découvre la première moitié.


Bibliographie de Yasmina Reza : https://data.bnf.fr/fr/12066277/yasmina_reza/ https://www.bnf.fr/sites/default/files/2018-11/biblio_reza.pdf
Extrait de la pièce et réflexion de Yasmina Reza sur le processus de création : https://www.franceculture.fr/emissions/les-masterclasses/yasmina-reza-les-mots-sont-des-parentheses-du-silence
Début de la pièce : https://fr.calameo.com/read/0000158561874ba6ef449


HIPPOLYTE
[…]
Vous voyez devant vous un prince déplorable,
D'un téméraire orgueil exemple mémorable.
Moi qui, contre l'amour fièrement révolté,
Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté ;
Qui, des faibles mortels déplorant les naufrages,
Pensais toujours du bord contempler les orages ;
Asservi maintenant sous la commune loi,
Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ;
Un moment a vaincu mon audace imprudente,
Cette âme si superbe est enfin dépendante.
Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
Portant partout le trait dont je suis déchiré,
Contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve :
Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve ;
Dans le fond des forêts votre image me suit ;
La lumière du jour, les ombres de la nuit,
Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite ;
Tout vous livre à l'envi le rebelle Hippolyte.
Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus,
Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune ;
Je ne me souviens plus des leçons de Neptune :
Mes seuls gémissements font retentir les bois,
Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.
Peut-être le récit d'un amour si sauvage
Vous fait, en m'écoutant, rougir de votre ouvrage.
D'un cœur qui s'offre à vous quel farouche entretien !
Quel étrange captif pour un si beau lien !
Mais l'offrande à vos yeux en doit être plus chère :
Songez que je vous parle une langue étrangère,
Et ne rejetez pas des vœux mal exprimés,
Qu'Hippolyte sans vous n'aurait jamais formés.

Yasmina Reza
« Art » , Au milieu (la tirade d’Yvan)
1994